51 - Dans le bus...
Tu as subi toute ta journée
comme ça, oscillant entre le désir de te catapulter dans l'outer
space où personne ne te connaît, et celui de péter la gueule à
un truc intangible qui te colle d'un peu trop près et adore faire
de ta vie sociale un véritable enfer...
17h05, la cloche
sonne, tu quittes le lycée et te diriges enfin vers le parking des
bus.
Le bus est presque vide. Les sièges en tissu rouge sentent
toujours autant le plastique chauffé par le soleil et les vieux
chewing-gums. Emma est partie à l'autre bout du véhicule discuter
avec Aude. Tu te retrouves seule avec Soline. Elle regarde
distraitement les immeubles défiler.

Puis, sans te regarder :
- Alors...
Tu sens venir le piège.
- Alors quoi ?
- T'as feuilleté le carnet de MR ?
Tu souris malgré toi.
- Tu veux dire... Ma Vie Bouge ?
Elle esquisse un sourire.
- Voilà.
Le code est ridicule.
Vous l'avez inventé en quatrième pour que personne ne comprenne quand vous parliez de magie rouge dans les couloirs.
Même aujourd'hui, vous continuez par habitude, ou par nostalgie d'une époque où les préoccupations résidaient essentiellement dans « Minikeums ou KD2A ? » « Malabar ou Rouleau Hubba Bubba ? » « Britney ou Christina ? ». Où tout était plus simple.
- Oui..., admets-tu.
Silence.
- J'ai regardé.
Soline hoche doucement la tête.
- Juste regardé ?
Tu tires sur la manche de ton pull.
- Pas exactement...
Elle pousse un petit soupir.
- Tu en as fait un.
Ce n'est même pas une question. Tu acquiesces.
- J'avais pas l'intention de... enfin... je voulais juste...
Tu cherches tes mots.
- Je voulais arrêter de me sentir seule, je crois.
Cette fois, Soline tourne enfin la tête vers toi. Son regard est étonnamment doux.
- Ça commence souvent comme ça.
Tu fronces les sourcils.
- Tu veux dire quoi ?
Elle hausse les épaules.
- Les gens pensent toujours qu'ils demandent "juste un petit coup de pouce".
Elle dessine des guillemets avec ses doigts.
- L'univers, lui, entend seulement : ouvre la porte.
Le bus prend un rond-point. Vous vous penchez toutes les deux légèrement sur le côté. Soline reprend, plus bas :
- Les rituels... ça marche rarement comme on croit.
Tu hésites, puis tu chuchotes :
- Il se passe des trucs bizarres.
Elle ne répond pas tout de suite, elle attend que tu continues.
- J'entends des choses, j'ai des... lapsus complètement absurdes. Et...
Tu t'arrêtes. Tu n'oses pas parler de la présence, du siège qui
s'enfonce, des susurrations gênantes...
Soline, pourtant, répond comme si tu avais tout raconté.
- Est-ce que tu dors moins bien ?
Tu ouvres de grands yeux.
- Oui...
- Tu te réveilles fatiguée, même après huit heures de sommeil?
- Oui.
- Tu as parfois l'impression qu'il y a quelqu'un juste derrière toi ?
Ton ventre se serre.
- ...oui.
Elle ferme les yeux une seconde.
- Mince.
Le mot tombe comme une condamnation.
- Soline...
- Tu aurais dû attendre.
- Attendre quoi ?
- D'être sûre de ce que tu appelais.
Tu cherches son regard.
- Toi aussi... tu en as fait un de... (tu n'oses prononcer le mot) rituel?
Elle laisse échapper un rire très court, sans joie.
- Disons que j'ai arrêté de croire aux coïncidences il y a longtemps.
Elle relève lentement la manche de son sweat pour remettre son bracelet.
Pendant une seconde... Tu aperçois quelque chose sur son avant-bras, une marque qui ressemble à une griffure ou une brûlure. Elle rabaisse aussitôt le tissu.
- C'est rien.
Tu n'as rien dit, elle l'a pourtant deviné. Le bus ralentit devant un feu rouge.
À travers la vitre, tu aperçois le reflet de Soline. Elle paraît épuisée. Tu n'avais jamais remarqué les cernes sombres sous ses yeux, ni cette façon qu'elle a de regarder constamment autour d'elle. Comme si elle espérait, ou redoutait de reconnaître quelqu'un.
Elle murmure alors :
- Tu sais ce qui est le pire ?
Tu secoues la tête.
- Au début... J'adorais toute cette attention. Tous ces garçons qui me regardaient, qui voulaient me parler, qui trouvaient toujours un prétexte. Je me disais que j'avais enfin confiance en moi.
Elle rit doucement, mais son rire est teinté d'amertume.
- Maintenant, j'aimerais juste prendre le bus sans que quelqu'un change de place pour venir s'asseoir à côté de moi, sans que mon téléphone sonne toutes les dix minutes, sans avoir l'impression...
Elle s'interrompt.
- D'avoir l'impression de quoi ?
Elle pousse un soupir et dans un souffle, lâche doucement :
- Que quelque chose, en moi, a toujours faim.
Cette phrase te donne un frisson, elle secoue aussitôt la tête.
- Oublie. Je raconte n'importe quoi.
Le bus repart. Au bout d'un moment, Soline reprend d'une voix
presque absente :
- Tu sais ce qui est étrange ?
- Quoi ?
- Certains matins... Je me réveille avec un goût métallique dans la bouche, comme si j'avais mordu ma langue toute la nuit.
Elle esquisse un sourire forcé.
- Et j'ai toujours horriblement mal... ici.
Elle pose la main sous ses côtes droites, au niveau du foie.
- Les médecins disent que je n'ai rien. Alors je suppose que c'est le stress, ou la culpabilité.
Elle laisse échapper un souffle.
- Enfin... La foi.
Tu fronces les sourcils.
- La foi ?
Elle sourit tristement.
- Oui. Depuis que mes parents ont divorcé... j'ai l'impression d'avoir perdu quelque chose. Je ne sais plus très bien en quoi je crois.
Elle tapote distraitement l'endroit où sa main s'était posée.
- C'est drôle, non ? On dit toujours qu'on agit "avec foi". Et moi... j'ai l'impression que c'est mon foie qui paie la facture.
Tu souris malgré toi devant ce jeu de mots sordide.
Au moment où le bus s'arrête devant votre arrêt, elle pose une main sur ton bras.
Cette fois, son ton est grave.
- Si ton rituel a vraiment marché... Ne lui donne jamais de nom.
Tu clignes des yeux.
- Pourquoi ?
Soline regarde par la fenêtre.
Comme si elle revisitait une maison hantée de souvenirs.
- Parce qu'il y a des choses... qui finissent par répondre quand on les appelle. Mais qui ne repartent jamais quand on leur demande de partir.
Tu rentres
chez toi et te prépares à te mettre au lit : rendez-vous page
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