46 - Espionner Soline

Tu n'arrives pas à dormir. À chaque fois que tu fermes les yeux, tu revois son visage dans le bus.

"J'ai l'impression que quelque chose, en moi, a toujours faim."

Tu repousses ta couverture. Impossible. Tu DOIS savoir. Si ce qui lui arrive est le prix de la Magie Rouge... Tu préfères connaître la sentence maintenant.

Tu enfiles un sweat, ouvres discrètement la fenêtre de ta chambre et te glisses dans la rue. Le village est presque silencieux. À cette heure-ci, les vieilles pierres sont les gardiennes silencieuses de secrets millénaires... Tu connais ces ruelles par cœur, les murs couleur miel, les volets délavés, la petite place où, à douze ans, vous aviez juré de ne jamais devenir des adultes ennuyeuses, le vieux figuier où Soline lisait Dracula pendant que tu écrivais des poèmes atroces dans un carnet à spirales, le pont de pierre où vous aviez décidé que, si un jour vous deveniez sorcières, vous ouvririez une librairie ésotérique avec un salon de thé.


Comment est-ce qu'on passe de ces souvenirs-là à une conversation où ton amie te parle d'une faim qu'elle ne contrôle plus ?

Tu accélères le pas. Une sensation familière glisse soudain autour de ta taille. Quelque chose effleure tes côtes. Tu sursautes.

- Non.

Le chatouillis recommence. Tu retiens un éclat de rire malgré toi.

- Arrête.

Une seconde plus tard... un autre. Toujours exactement au même endroit. Comme si deux doigts invisibles essayaient obstinément d'attirer ton attention.

- Tu es vraiment incapable de respecter l'espace vital des gens...

Le chatouillement cesse aussitôt.

...

Puis reprend, plus discrètement. Tu lèves les yeux au ciel.

- Tu es insupportable.

Étrangement, tu as presque l'impression qu'il boude.

La maison de Soline apparaît enfin. Une lumière filtre sous ses volets, sa fenêtre est entrouverte. Tu t'approches à pas de loup, et jettes un œil. Soline est assise sur son lit, elle attend.


Quelques minutes plus tard... quelqu'un frappe doucement à sa fenêtre. Un garçon, grand.

Le visage que tu crois reconnaître vaguement du lycée. Il grimpe avec l'agilité de quelqu'un qui l'a déjà fait. Ils échangent quelques mots, puis s'embrassent. Tu détournes les yeux, ça ne te regarde pas. Tu vas repartir.

Puis...

Tu entends un bruit. Un petit cri très bref, comme quelqu'un qui vient de poser la main sur une plaque brûlante. Tu regardes malgré toi.

Soline est figée. Ses yeux... ne sont plus les siens. Ils brillent d'une lueur rouge sombre. Une espèce d'ombre liquide grimpe lentement le long de ses bras. Ses cheveux semblent flotter sans vent. Le garçon essaie de reculer. Elle l'attrape d'une seule main, avec une force monstrueuse. Elle le soulève, et d'effroi le garçon ouvre la bouche. Aucun son n'en sort. L'air autour d'elle devient rouge sang, rouge braise, rouge apocalypse.


Tu ne distingues presque plus leurs silhouettes. Seulement cette aura... et le visage de Soline déformé par une faim si primale qu'elle semble ne plus lui appartenir. Tu détournes les yeux une seconde, tu n'oses plus regarder.

Quand tu te décides enfin... le garçon est recroquevillé contre le mur, heureusement toujours vivant, mais quelque chose a changé.

Soline tend lentement la main, la pose sur son visage. Ses doigts glissent sur ses yeux. Le garçon cligne plusieurs fois, puis sourit.

Comme après un rendez-vous parfaitement banal.

- À demain ? demande-t-il.

Soline acquiesce. Il repart tranquillement, sans un regard en arrière.

Dès que la fenêtre se referme, Soline tombe à genoux. Elle serre son ventre contre elle. Ses épaules sont secouées de sanglots.

Tu l'entends répéter entre deux respirations :

- Je suis désolée... Je suis désolée... Je suis tellement désolée...

Tu comprends alors une chose. Le monstre... ce n'est pas vraiment Soline. Mais c'est bien elle qui doit vivre avec lui.

Tu files chez toi et appelles Emma au téléphone : page 39