Emma serre encore le livre des correspondances contre elle, déjà
convaincue. Aude fourre son nez dans un encens japonais, Soline fait
tournoyer un pendule au bout de ses doigts comme si elle avait
toujours su s’en servir.
La vendeuse finit par s’approcher de toi. Elle ne regarde ni tes
mains, ni les livres, ni même ton hésitation visible entre deux
tranches de cuir et de papier. Elle te regarde toi, yeux bleus
constellés d'écorces d'orange plantées directement dans ton iris
craintif.
« Vous êtes venue chercher quelque chose de précis ? » demande-t-elle simplement.
Sa voix n’a rien de théâtral. Pourtant, la question reste en suspens un peu trop longtemps. Puis elle ajoute, comme si ce n’était qu’une précision anodine :
« Ou quelque chose qui fasse écho ? »

Tu sens un léger décalage dans la manière dont elle formule ça.
Comme si les mots ne servaient pas exactement à demander une
réponse, mais à observer ce qu’ils provoquent. Ce genre de test
te met toujours extrêmement mal à l'aise, toi et ta peur d'être
jugée, observée, évaluée. Mais il y a quelque chose d'intrigant
et de magnétique chez elle. Dans les promesses implicites qu'elle
laisse fleurir au coin de ses phrases... Tu ne dis rien et continues
de l'observer. Elle incline légèrement la tête, puis retourne à
ses rayonnages, comme si la conversation était déjà terminée.
Et pourtant… tu as la sensation étrange que quelque chose vient
de bouger en toi, sans que tu saches précisément où et quoi.
Silence. Les filles continuent leur petit tour. Tu es restée coite
et quiète dans ton coin. Tu attends quelque chose. Tu sens que c'est
un de ces moments puissamment pivots dans ta vie, mais tu ne sais pas
exactement ce qui peut faire pencher la décision des dieux en ta
faveur.
Puis la vendeuse, sans se retourner, ajoute sans préambule :
« C’est curieux… les livres choisissent rarement les gens qui doutent d’eux-mêmes. »
Elle lit dans les pensées ou quoi ? Ca devient vraiment
intense là. Les filles n'ont pas tilté. A qui s'adressait cette
question ? Tu ne rêves pas, elle s'adressait bien à toi !
Évidemment, la vendeuse ne précise pas de quelles personnes elle
parle... ou de quels livres. Elle ne précise rien. Et elle continue
de ranger, lentement, imperturbablement. Comme si la question n’avait
jamais vraiment attendu de réponse.
Un ange passe, deux anges, trois anges... ton cœur tambourine
dans ta poitrine, tes mains deviennent moites... Pourquoi ton corps
s'emballe à ce point ? Tu réalises que tu as peut-être
répondu sans vraiment répondre. Et que sa question, en réalité,
n’était peut-être pas formulée pour être comprise
immédiatement. A
ce moment précis, tu te tournes vers elle, tu n'es pas certaine
qu'elle t'ait regardée avant, mais maintenant c'est le cas.
La femme blonde ne vous presse pas. Elle vous observe placidement,
comme si le temps à l’intérieur de la boutique ne s’écoulait pas
tout à fait au même rythme qu’à l’extérieur.
« C’est curieux… les livres choisissent rarement les gens qui doutent d’eux-mêmes. »
Que réponds-tu ?
