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27 : Le rituel de Magie Rouge
Tu
poses le carnet bien à plat devant toi. Le rituel est étonnamment
simple : pas de cœur de chauve-souris, pas de graisse de poule,
pas de sacrifice de vierge un mardi entre 17 h 12 et 17 h 18.
Juste
une bougie noire, un miroir, un ruban de satin rouge... et une
feuille blanche.
Tu
relis les premières lignes :
"N'appelle
pas celui que tu convoites. Les sentiments sont des chaînes fragiles
qu'il ne convient pas de forger. Appelle seulement la présence
capable d'apaiser le vide jusqu'à ce que le destin accomplisse son
ouvrage."
Tu
souffles du nez, au moins, ce vieux grimoire a quelques principes. Tu
pourrais essayer de faire revenir Vincent, lui donner envie de
t'écrire, de t'embrasser, voire même de tomber amoureux. Mais
quelque chose coince, car même si tu en rêves presque tous les
jours, tu ne veux pas qu'il t'aime parce qu'un vieux livre l'a
décidé.
Tu
reprends la lecture :
"Écris
alors ce qui manque à ton âme. Décris celui dont la présence
suffirait à éloigner l'ombre de la solitude."
Ça...
Tu peux le faire, ça te paraît éthiquement juste aussi. Tu
attrapes un stylo et te laisses envahir doucement par la musique
hypnotique de Jocelyn Pook...

Quand
tu te sens prête, tu te lances enfin :
"Je
voudrais quelqu'un qui me comprenne."
Tu
t'arrêtes, c'est nul. Tu froisses la feuille, et en prends une
autre.
Bon,
puisqu'il faut être précis...
"Brun."
C'est
important.
"Regard
mystérieux."
"Un
peu rebelle."
Pas
complètement, tu n'as pas envie qu'il mette le feu à une poubelle
pour le plaisir. Juste... quelqu'un qui n'a pas toujours besoin de
demander la permission d'exister.
"Un
peu artiste."
Parce
que les gens qui savent dessiner, jouer de la guitare ou écrire des
poèmes, ça a quand même plus de gueule que ceux qui collectionnent
les timbres.
Tu réfléchis.
"Qu'il
assume tout ce qu'il est."
Tu
restes un instant à fixer cette phrase. En fait... C'est peut-être
ça, le plus important, tu veux de quelqu'un qui n'essaie pas d'être
normal, ni qui ait honte d'être bizarre, et enfin qui ne te regarde
pas comme si tu étais "trop". Contrairement au regard de
Vincent à Madison Nuggets...
Tu
souris, et le stylo, sous tes vagues inspirées, recommence à courir
sur le papier.
"Avec
de beaux cheveux."
"Une
voix grave."
"Des
mains rassurantes."
"Quelques
tatouages."
Tu
hésites, puis tu ajoutes :
"Bien
dessinés."
Quitte
à demander.
"Finement
musclé."
Pas
ces armoires à glace qui semblent manger des haltères au
petit-déjeuner, juste quelqu'un qui donne envie de poser la tête
contre son épaule.
Tu laisses
échapper un sourire espiègle... Bon,
puisqu'on est lancé...
"Qu'il
sente bon."
"Qu'il
ait un sourire un peu insolent."
"Qu'il
sache cuisiner."
"Qu'il
aime les films d'horreur."
"Qu'il
ne juge jamais mes collections bizarres."
"Qu'il
me laisse parler pendant deux heures de choses ésotériques sans
regarder sa montre."
Tu
relis, puis, tout en bas de la feuille, dans un élan de sincérité
qui te surprend toi-même, tu écris :
"Je
veux juste arrêter de me sentir seule."
Cette
fois, tu ne ratures pas, tu replies soigneusement la feuille. Le
livre indique de la placer devant le miroir. Tu noues ensuite le
ruban rouge autour de ton front, juste au niveau du troisième œil,
et allumes une seconde bougie. Les notes sombres de Jocelyn Pook
puisent dans d'inquiétants graves. Le crépitement de la bougie, la
mélodie bizarroïde, le bruissement de la feuille sous tes doigts
impatients... Tout te semble infiniment plus fort... Ou peut-être
est-ce ton imagination ?
Tu
poses un doigt sur le ruban, récites les quelques lignes écrites en
latin approximatif en butant sur la moitié des mots. À la dernière
phrase, la flamme des trois bougies s'allonge d'un seul coup, comme
aspirée vers le plafond. Une brise glaciale traverse ta chambre,
mais toutes les fenêtres sont pourtant fermées en ce soir de
novembre... Le ruban serre légèrement ton doigt, et tu sens ton 3è
œil brûler... Une faible lueur rouge apparaît dans le miroir. Une
braise qui respire, pulse une fois, deux fois puis s'évanouit dans
la pénombre.
Le
silence retombe d'un coup. Même la cassette semble s'être tue une
fraction de seconde avant de reprendre. Tu regardes autour de
toi.
Rien.
Absolument rien.
Tu
éclates d'un petit rire nerveux.
«
Bravo. Tu viens de passer quarante-cinq minutes à parler latin avec
un ruban sur la tête. »
Tu
souffles les bougies, ton reflet dans le miroir se trouble
légèrement. Tu plies la feuille, la glisses entre les pages du
carnet, et tu te couches avec la désagréable impression que
quelqu'un vient de quitter la pièce... ou d'y entrer.
Le
lendemain, tu te réveilles avec une sensation défamiliarisante...
Comme si ta chambre n'était plus tout à fait à toi, et qu'une
présence veillait... dans l'ombre.
Tu
restes deux secondes immobile, le ruban rouge est encore autour de
ton poignet alors que tu es presque sûre de l’avoir enlevé avant
de dormir. Tu fronces les sourcils.
«
OK… très bien. Super. Très rationnel. » Tu le retires doucement
et le poses sur ta table de nuit comme s’il pouvait mordre.
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