Tu t’installes sur le sol de ta chambre, entre deux
piles de CD qui penchent dangereusement, comme si elles aussi
hésitaient à quitter ce monde-là. Tu les comprends. La lumière de
fin d’après-midi se disperse en millions de particules poussiéreuses. Tu
as cette sensation un peu familière : celle de chercher quelque
chose sans vraiment savoir quoi, mais en étant sûre que ça doit passer
par une cassette vierge.
Une mixtape pour Tim.

Rien que le mot te fait un peu rire. Ok, ça vient de surgir comme ça dans ta tête. Ca fait longtemps que tu n'as pas parlé à Tim, ton voisin ultra timide (c'est pathologique ++ à ce stade, mais tu l'aimes d'autant plus que vous êtes affligés de même mal).
Cette idée de mixtape te fait frémir. Tout le monde grave des cd maintenant. Tu as l'impression de créer une relique, un artefact ancien.
Tu commences par tes propres CD. Ceux que tu connais par cœur,
ceux dont tu pourrais deviner les plages rien qu’au souffle avant
la première note.
Tu les fais défiler entre tes doigts, hésitant
entre la fidélité et la trahison. Est-ce que tu lui donnes ce que
tu aimes vraiment, ou ce que tu voudrais qu’il comprenne de toi ?
Dans le salon, tu fouilles les vinyles de tes parents. Tu fais attention à ne pas faire trop de bruit. Comme si le simple fait de toucher ces pochettes pouvait réveiller quelque chose. Il y a des disques que tu n’as jamais osé écouter jusqu’au bout : trop lents, trop sérieux... trop adultes ? Mais là, tu les regardes autrement. Tu te dis que Tim comprendrait peut-être ces trucs-là. Tim comprend toujours des trucs que les autres ne comprennent pas.
Tu poses un disque sur la platine sans le lancer.
Leonard Cohen,
le poète favori de ta mère. Tu hésites, tu aimes les paroles
d'"Hallelujah" mais tu préfères la version de Jeff Buckley (celle que
tu as entendue dans un épisode ultra intense de Newport Beach)
Tu attrapes un deuxième vinyle. Koko Taylor, Insane Asylum.
Le saphir touche la piste cette fois.
L'intensité lente de ce blues démoniaque est à son paroxysme. Ok, tu es conquise.
Tu allumes ton pc. Tu ouvres Napster.

Le mot te donne encore cette impression étrange de faire quelque chose d’un peu interdit sans que personne n’ait vraiment décidé si c’était grave ou juste nouveau. Tu tapes des titres à moitié sûrs de leur orthographe. Tu télécharges vite, sans trop regarder. Une chanson oubliée ici, un remix douteux là. Parfois tu ne sais même pas si tu écoutes une version originale ou un fichier bricolé par quelqu’un qui s’ennuyait à trois heures du matin. C'est grisant.

Tu commences sérieusement à t’amuser, à tout mélanger :
une intro de film que tu as enregistrée à la télévision, un vieux
générique qui grésille encore un peu, avec une piste de rock trop
propre pour lui survivre. Tu glisses un extrait de Contes de la
Crypte, juste assez long pour que ça dérange, pas assez pour
que ça raconte une histoire. Tu aimes bien cette idée : que la
cassette soit un patchwork sonore, comme si elle hésitait entre
plusieurs mondes.

C'est la période d'Halloween, tout le mois de Novembre est brumeux, sombre et spectral. Ça doit être ça qui t’influence. Ou peut-être autre chose...
Tim, lui, n’est pas vraiment du genre à fêter Halloween. Ou alors si, mais sans le dire. Tu l’as toujours trouvé comme ça : en décalage léger, jamais complètement là où les autres l’attendent. Il fait de la photo argentique dans son garage, développe des images comme s’il essayait de retenir quelque chose qui s’efface déjà. Tu l’as déjà vu sortir des clichés envoûtants, dans des contrastes saisissants. Trop précis pour être du hasard.
Et puis il y a ces livres... Fantastiques, étranges. Tu ne lui as
jamais demandé lesquels il lisait. Tu penses que Tim est dans ton
camp, mais tu n’es pas sûre…
C’est peut-être pour ça que tu fais cette cassette... Pour tester votre fréquence.
Tu poses la cassette vierge sur la table. Elle est transparente, presque vide déjà. Tu la sondes du regard comme si elle pouvait te répondre.
Tu penses à ce site que tu as trouvé par hasard, un peu trop tard la nuit dernière : Les Portes du Sidh. Des kilomètres de réflexions sur les esprits, la magie... Des textes qui semblent canalisés depuis l'au-delà... Et cet article sur le théban. L’alphabet des sorcières. Enfin, prétendument... Tu avais ri en le lisant, un réflexe rationnel encore bien inscrit en toi.
Mais maintenant cet article est là, quelque part derrière tes pensées, il y a élu domicile et refuse de partir. Tu te dis que ce serait presque une blague de glisser ça dans une mixtape, comme une question cachée entre deux chansons. Un “oui / non” écrit dans une langue que personne n’est censé reconnaître.
Tu regardes la liste des morceaux que tu as empilés. Ça ne ressemble plus vraiment à une compilation mais à une esquisse de conversation...

Et Tim, quelque part derrière le mur, dans son garage silencieux, ne
sait pas encore qu’il est déjà en train de t’écouter.
Lien
vers la K7 Face A et Face B
Pour savoir si Tim décrypte
le code secret de ta K7, reconstitue les étapes de création d'une
mixtape ici → page36